REPORTAGE
LES CHAMPS DES FEMMES
© KAROLL PETIT
Depuis 2018 je parcours la campagne pour comprendre et photographier le mal-être et le suicide dans le monde agricole ; je photographie des agriculteurs et parfois leurs femmes. Mais ces dernières sont-elles agricultrices ? Souvent, non, parce qu’il y a encore 132 200 femmes qui sont sans statut.
Le mot « agricultrice » n’est apparu dans le dictionnaire Larousse qu’en 1961.
En 1985, la loi permet aux couples de s’associer via l’EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée).
En 1999, le statut de conjointe collaboratrice voit le jour, la femme peut avoir une protection sociale.
En 2011, le GAEC (Groupement agricole d’exploitation en commun) entre époux est enfin instauré.
Et ce n’est que depuis 2019 que les agricultrices peuvent obtenir des indemnités journalières lorsqu’elles sont en « congé maternité ». En moins de cinquante ans, l’évolution est considérable. Avec 29,5 % des exploitations dirigées par des femmes, les répercussions de ces nouvelles lois commencent à se faire sentir.
J’ai donc fait un pas de côté pour m’intéresser à toutes ces femmes cheffes d’exploitation. Je les ai mises en lumière dans leur ferme et je leur ai données une blouse à fleurs. Ma propre grand-mère en portait une ; petite, je la voyais tout le temps au fourneau mais dès qu’elle était à table, elle prenait toute la place par son caractère bien trempé. J’avais envie d’apprendre par toutes ces agricultrices ce qu’à leurs yeux cette blouse symbolise. Pour la plupart, c’est un hommage à leurs grand-mères, mémés, mamies, à toutes ces femmes qui ont travaillé durement sans sourciller. C’est un hommage à la femme en général, un véritable symbole de transmission de générations en générations.
Pour d’autres c’est également un poids, celui de la femme qui subit, travaille dans l’ombre, n’a pas le droit de parole, la femme invisible. Par conséquent, le symbole d’un temps révolu « maintenant on a notre place, on la prend, non sans mal, mais on la prend dans le travail et dans les décisions ».
Toutes ces agricultrices, paysannes, femmes de la Terre sont fières de ce qu’elles produisent, fières de nourrir les gens, de faire un métier qui a du sens.
Marguerite Pavec, éleveuse de brebis, fromagère et maraîchère pour ses proches. Cheffe d’exploitation en agriculture biologique avec son mari, également chef d’exploitation. La blouse, pour Marguerite, c’est le costume du travail et Marguerite, elle en a plein. La cote pour la traite; le tablier pour le laboratoire de transformation et le jean pour le jardin.
Sylvie Dionnet, éleveuse de brebis, professeur de biologie et teinturière à Bécon-les-Granits. Statut de femme d’exploitant pendant trente ans et cheffe d’exploitation depuis deux ans. Elle porte la blouse parce qu’elle fait partie du cliché. C’est elle qui fait à manger, c’est elle qui s’est occupée de ses quatre enfants et elle était aussi dans la bergerie quand il le fallait.
Anne Guillaumin, éleveuse de vaches laitières. Cheffe d’exploitation en agriculture biologique. Pour elle, la blouse c’est le symbole de la transmission. Elle est fière d’être agricultrice donc elle la porte.
Aude Courtel, paludière dans le bassin du Mès, près de Guérande. Cheffe d’exploitation de trente-huit oeillets. Pour elle, même si les femmes étaient dans l’ombre, elles ont toujours eu une place très importante au sein des familles. Pour elle, les femmes ont toujours été forte, elle est très fière d’être une femme.
Nathalie Langereau, éleveuse de poules en batterie et de vaches allaitantes. Cheffe d’exploitation en agriculture conventionnelle. La blouse, ça ne lui parle pas. Pour elle, ce qui est important, c’est de savoir faire son travail, être une femme ou un homme n’a pas d’importance.
Gaëlle Bolla, vigneronne à Martigné-Briand dans le Maine-et-Loire. Elle s’occupe du travail des sols dans les vignes. C’est un travail d’hiver. Elle fait ce travail en binôme avec son cheval Celtic. Avec son compagnon, Baptiste, ils font du vin nature, ils sont associés. La blouse, pour Gaëlle, c’est l’image de la femme d’après-guerre, qui gère tout, toute seule. Elle est fière de toutes ces femmes qui en ont bavé avant elle mais c’est aussi un poids. Aujourd’hui, avec Baptiste, ils recherchent l’équilibre entre les tâches et dans les prises de décisions. Elle est fière de faire un travail physique et d’avoir réussi à faire sa place dans le monde viticole.
Charline Dromzee et Giulia Ciaghi à droite. Toutes deux, cheffes d’exploitation en agriculture biologique, elles sont en GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun). Elles sont installées en plantes à parfum aromatiques et médicinales. Avec la blouse, elles rendent hommage à la dernière herboriste de France, Marie-Antoinette Mulot. Et elles l’ont mise au milieu pour symboliser le partage de savoir entre femmes.
Laurence Cormier est éleveuse de vaches laitières. elle est cheffe d’exploitation avec son mari depuis 1992. Elle est en agriculture conventionnelle. Elle était conjointe collaboratrice à partir de 1988 et en 2001, elle devient cheffe d’exploitation. La blouse, cela lui fait chaud au coeur, elle pense à sa belle-mère qu’elle aimait énormé- ment. Mais pour elle, elle n’a jamais trouvé sa pratique «Quand on bosse, c’est une vraie galère». Laurence est fière de s’en être sortie avec son mari après la chute du prix du lait en 2009. Elle est fière de son travail accompli toutes ces années.
Elea Morin a 28 ans, elle est éleveuse de chèvres dans le Maine-et-Loire. Elle est en agriculture conventionnelle. elle vend son lait à une coopérative et fabrique ses fromages qu’elle vend en direct. Elle est fière de faire du bon fromage, de faire du travail de qualité. Pour Elea, la blouse symbolise toute une génération de femmes qui s’occupaient de la traite dans les fermes ou en train de dépeusser un lapin dans la cuisine. Pour elle, ce temps est révolu. Les femmes ne sont plus dans l’ombre, elles s’imposent. Un équilibre est en train de s’opérer.
Céline Huet, éleveuse de brebis et gère la ferme pédagogique. Cheffe d’exploitation en agriculture biologique avec son mari, également chef d’exploitation. Elle est fière de toutes ces femmes des générations antérieures parce qu’elles travaillaient dures. Elle a mis sur la tête pour montrer qu’elle est libre et forte.
Sabine Vinouze, éleveuse en vaches allaitantes. Cheffe d’exploitation en agriculture biologique avec son mari, également chef d’exploitation. Pour elle, la femme d’antan, est une image qui ne lui convient pas. La femme a sa place et se doit de prendre la parole. Aujourd’hui c’est comme ça. La blouse est pliée et loin d’elle.
Helene Buis, éleveuse de vaches laitières et façonne les fromages. Cheffe d’exploitation en agriculture biologique avec son mari et deux autres personnes. La blouse est sur le cintre pour rendre hommage à sa grand-mère mais en arriere-plan parce que l’image de la femme de l’ombre, c’est du passé.
Nadège Gaultier, éleveuse de vaches laitières. Cheffe d’exploitation en agriculture biologique avec son mari, également chef d’exploitation. La blouse lui rappelle ses deux grand-mères. Elle ne voit rien de négatif dans cette blouse, c’est juste un habit qui sert de protection, c’est pratique. Nadège voulait ses enfants avec elle parce que l’agriculture est une passion qu’elle veut partager avec eux.
Nadège herbel, vigneronne. Cheffe d’exploitation en vin naturel. Même si ce n’est pas une femme de l’ombre, Nadège ne veut pas occulter tout le passé, bien au contraire. il faut le questionner et avancer.
Marthe Dionnet va reprendre la ferme de ses parents. Elle réfléchit aux changements qu’elle fera. Elle porte
la blouse sur la tête. Ayant vécu en Afrique pendant plus d’un an, elle repense aux femmes africaines, qui lorsqu’elles travaillent, protègent leur cheveux.
